4:38 - samedi février 17, 2018

Autour de Yennayer : Ansi i d-nekka, sani nteddu ?

La Rédaction

ANALYSES – Manifestement l’État algérien et certaines élites algériennes se complaisent dans le symbole, l’affichage et la représentation.

I. Je n’aime pas les symboles ! Surtout en politique.

Ils font partie de ces instruments d’aveuglement, d’abêtissement des peuples, qui permettent à des hommes politiques cyniques et opportunistes de conduire les foules comme on conduit les troupeaux de moutons – nehhren-ten am lmal agugam, dit-on en kabyle. Les symboles, dans la vie politique, sont avant tout un outil d’occultation du réel, de dilution de l’esprit critique ; ils servent essentiellement à empêcher l’analyse objective des faits et situations. Ils participent de «l’opium du peuple» … C’est pour cela que tant de leaders politiques, tant de dictateurs ou apprentis dictateurs en usent et abusent. Sur le plan de l’analyse du discours, je pense même que l’on peut formuler une loi selon laquelle le niveau de démocratie d’un pays est inversement proportionnel à l’usage des symboles que font ses dirigeants.

Au cours des différents mandats du Président Bouteflika, les Berbères auront été rassasiés de symboles : tamazight « langue nationale » en 2002, « langue officielle » en 2016, Yennayer journée chômée et payée en 2017… Et la liste n’est certainement pas close. On pourrait d’ailleurs rajouter bien d’autres initiatives si l’on rentrait dans les ‘détails’, notamment les nombreux colloques et autres manifestations publiques organisées sous l’égide des institutions officielles. On peut s’attendre à tout, même à ce que le Président Bouteflika prononce un discours en langue berbère… Quant à Mouloud Mammeri, on ne peut exclure qu’il ait bientôt sa statue à côté de celle de l’Émir Abdelkader, dans le grand et accueillant panthéon de la Nation algérienne, où on retrouvera aussi Saint Augustin, Aït-Ahmed – qu’ils ont exilé –, Krim, Boudiaf… – qu’ils ont assassiné. Qui se souvient encore du temps où Mammeri était traité comme un paria et qualifié de « chacal » par ceux-là mêmes qui lui tressent maintenant des couronnes ?

Manifestement l’État algérien et certaines élites algériennes se complaisent dans le symbole, l’affichage et la représentation.

Or, ce sont autant de mesures et d’actions qui ne changent strictement rien à la situation réelle de tamazight, langue et culture minoritaires et minorées, toujours soumises au rouleau compresseur de l’arabo-islamisme, de l’arabisation, et de la pensée unique, véhiculés par toutes les institutions de l’État, tout particulièrement par le système éducatif.

L’officialisation de Yennayer est typiquement une mesure « qui ne coûte pas cher et peut rapporter gros » : en caressant dans le sens du poil des élites (berbères et autres) qui ne demandent et n’attendent que la « reconnaissance » du Maître, en accordant quelques os à ronger à des relais toujours prêts à servir le Pouvoir, on annihile, ou au moins on affaiblit, les capacités de résistance, de réaction et de gestion autonome de la société.

Bref, il s’agit de transformer – en Algérie comme au Maroc – le lion berbère en doux agneau bêlant qui attend la caresse du Maître.

A s-rẓen acciwen, a s-kksen accaren d wuglan…

II. L’Académie de langue tamazight dont la création est annoncée depuis la révision constitutionnelle de février 2016 appartient à la même veine et aura sans doute la même fonction.

Certes, il faut attendre de voir la forme et le contenu qu’elle prendra avant d’émettre un avis définitif. Mais, au vu des expériences passées et du contexte global, on peut craindre que ce soit encore une mesure dont la finalité principale sera de reprendre, ou d’essayer de reprendre, le contrôle d’un champ qui a longtemps échappé, et échappe encore très largement, à l’État.

Pendant de nombreuses décennies, toutes les actions qui relèvent habituellement d’une académie de langue ou d’institutions de ce type – la codification, l’aménagement…–, ont été assumées, en dehors de l’État, par des universitaires, des écrivains, des associations… Le « passage à l’écrit », notamment, a été l’œuvre d’acteurs non-institutionnels, du pionnier Boulifa à Mammeri, en passant par la myriade d’auteurs, d’éditeurs, de pédagogues, d’universitaires, moins connus, qui ont longtemps travaillé dans la discrétion, voire la clandestinité et l’exil…

Depuis l’institutionnalisation de tamazight, on peut constater que l’État algérien n’a pas pu faire table rase de ce travail souterrain qui s’est fait en-dehors de lui. Jusqu’à présent, même si des ‘voix autorisées’ s’expriment très régulièrement en ce sens, on n’a pas osé s’y attaquer frontalement, et remettre en cause ce socle d’acquis ; il a même été largement intégré par l’Institution (graphie latine, codification graphique, néologie…), grâce à l’engagement têtu des militants berbères, dans et hors l’Institution.

On peut craindre que la future académie ne soit « le cheval de Troie » que l’on utilisera pour, sinon réduire à néant – ce sera difficile ! –, du moins contrer et ralentir une dynamique socio-culturelle autonome.

Sur ce plan, comme sur bien d’autres d’ailleurs, il est toujours très éclairant de comparer la situation de l’Algérie avec celle du Maroc : dans ce pays, le mouvement berbère est à la fois beaucoup plus récent et plus faible – idéologiquement, politiquement…– qu’en Algérie ; et surtout il était et reste sans véritable assise populaire et sans ancrage dans le monde rural, à quelques rares exceptions près. Il s’agit essentiellement d’un mouvement culturaliste d’élites berbères urbanisées, sans relais dans la société profonde, et totalement intégrées aux courants idéologiques et politiques nationaux (nationaliste, socialiste, communiste…) – dont la nature oppositionnelle et critique n’est plus qu’un lointain souvenir.

En conséquence, lorsqu’elle a décidé de l’institutionnalisation de tamazight, la monarchie marocaine n’a eu aucune peine à imposer ses hommes et ses orientations à travers des institutions parfaitement contrôlées, qui sont là pour mettre en œuvre la politique décidée par le Palais. D’où, entre autres, les « néo-tifinagh », alors que le monde associatif penchait clairement pour le latin, « l’amazighe marocain standard » et autres options qui constituaient un sabordage ab initio et ont mené « l’amazighe marocain » dans une voie de garage et l’échec – échec publiquement reconnu par les responsables les plus autorisés, notamment le Recteur de l’Ircam…

C’est sans doute le « modèle marocain » que voudraient importer et imposer les autorités algériennes : une Académie docile, relai zélé des choix du Pouvoir politique, qui permettront à celui-ci de reprendre le contrôle du champ – du moins l’espère-t-il. Et il est sûr que le Pouvoir trouvera toujours des exécutants empressés à occuper des postes de prestige, bien rémunérés, qui se chargeront de diffuser la « bonne parole » ; et d’intégrer tamazight dans le cadre des « valeurs nationales » et surtout de l’enliser – alors que tamazight se portait très bien sans eux.

CLIQUEZ ICI POUR LIRE LA SUITE

Salem Chaker,

Marseille, le 12/01/2018.

Note

1) Ma première interview, donnée à Arezki Aït-Larbi pour le journal Liberté du 21-22 février 1995, où j’ai pris explicitement position pour l’autonomie linguistique et culturelle de la Kabylie.

 

Auteur: Salem Chaker
Don't miss the stories followIzwawen.com and let's be smart!
Loading...
0/5 - 0
You need login to vote.

Les Berbères se méfient toujours des concessions de leurs gouvernements

Grèves dans le secteur de l’enseignement : De l’éducation ou de l’élevage ?

Related posts