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Boualem Sansal: « 2015 marquera peut-être le début de la troisième guerre mondiale »

La Rédaction
L'écrivain algérien Boualem Sansal, dans sa maison, le 17 août 2015, à Boumerdès, à l'est d'Alger.afp.com/Farouk Batiche

ENTREVUE – Avant de se voir couronné par le prix du meilleur livre de l’année pour 2084, et quelques jours avant ce vendredi 13 novembre fatidique Boualem Sansal dévoile son regard, empreint de pessimisme, sur le monde. Ne renie aucun de ses combats contre, entre autres, le reflux démocratique ou la chape de plomb que font peser les islamistes.

[Extrait. Retrouvez l’intégralité de cet entretien dans le mensuel Lire du mois de décembre 2015, en kiosque]

Votre roman 2084 pose l’idée d’une date charnière. Cette année 2015 restera-t-elle comme une date clé dans l’histoire moderne?

Je pense que oui. 2015 restera comme une année vraiment particulière, comme 1914 ou 1939. Elle marque le début de quelque chose. De la troisième guerre mondiale peut-être – même si celle-ci n’aura pas la même forme que les précédentes. On parle de « guerre » parce qu’on n’a pas d’autre mot pour décrire des réalités très différentes. Pour ma part, je crois que la troisième guerre mondiale sera une guerre psychologique.

On n’est pas tué physiquement, mais de l’intérieur. On perd la capacité de rêver, d’aimer, toutes ces choses qui sont les attributs de la paix, et on se charge des tares de la guerre – la peur, l’instinct de trahison, l’incapacité à croire en quoi que ce soit… On ne sait pas quand commencent vraiment les guerres ni quand elles finissent, mais, à un moment donné, on en prend conscience. Je crois qu’en 2015 il y a quelque chose qui commence.

Ce chemin qui va de 2015 à 2084 est-il?

Oui, cela me paraît inéluctable car l’humain n’a pas la capacité d’agir sur le long terme. Le court-termisme est devenu notre seule façon de vivre et d’agir. Et les tendances lourdes sont là. Dans l’économie par exemple. Les riches, il y en a de moins en moins, ils sont de plus en plus riches. Et les pauvres, il y en a de plus de plus, et ils sont de plus en plus pauvres. Comment inverser cela? C’est impossible. Et cette donnée lourde entraîne d’autres données lourdes, à commencer par la fragmentation de la société, et donc des mécanismes de violence.

>> Lire aussi: Boualem Sansal, à la force des mots

C’est également valable dans le domaine de la connaissance, qui a vu quelques sociétés se doter des moyens de produire du savoir, face à d’autres qui sont restées dans l’ignorance. On ne voit pas ce qui pourrait changer de ce côté en un siècle… Et enfin il y a le domaine religieux, qui obéit à des tendances hyperlourdes, au-delà des siècles. C’est comme des plaques tectoniques: elles paraissent immobiles et pourtant, quand elles se déplacent d’un nanomillimètre, elles produisent des forces colossales.

Face à cela, nous sommes démunis, malgré ou peut-être à cause de notre nombre. L’union ne fait pas la force: plus on est nombreux et plus on s’affaiblit à titre individuel, et l’ensemble des faiblesses ne fait pas une force. Nous sommes dans une sorte de bateau ivre, qui va comme ça, porté par des courants très puissants, et qui nous empêche de naviguer.

Vous voulez dire que ce monde que vous décrivez dans 2084, l’Abistan, est déjà en germe?

Oui, c’est un bateau qui est en construction, depuis fort longtemps. Et notamment dans l’univers islamique. L’islam est la dernière religion à être apparue sur Terre, elle est donc encore jeune, puissante, et se renforce de plus en plus. Depuis aussi loin que le XIIe siècle et ce que les musulmans appellent la nahda, la renaissance. Entre les deux, le monde musulman impérialiste s’est effondré et est entré en régression, ce qui a permis sa colonisation rapide et une sorte d’effacement de l’histoire pendant plusieurs siècles. Cela a laissé des traces absolument insupportables dans l’imaginaire musulman. Il y a cette idée que l’Islam a trahi Allah, a trahi le prophète, en abandonnant la conquête.

Depuis, tous les rois musulmans se rêvent en Saladin, pour effacer la honte et reprendre le flambeau du prophète. Mais entre-temps, une autre puissance avait émergé: l’Occident. Lui aussi armé de sa religion, mais également d’une force nouvelle, issue de la science, qui lui a permis de tout conquérir et de renvoyer les autres peuples à la marge, dans la fantasmagorie. On assiste aujourd’hui à une inversion des choses, avec un univers musulman qui regagne de l’importance et de l’énergie. Et cela grâce au pétrole, à son poids dans l’économie mondiale, qui a permis au monde musulman de reprendre sa place dans l’histoire.

Des élites se sont recréées, notamment au sein des Frères musulmans, qui ont su récupérer les vestiges de la pensée islamique. Les débats se sont multipliés, entre les partisans du sabre, du djihad, et ceux pour qui détruire une partie du monde, c’est détruire une partie de soi-même. Aujourd’hui encore, tout ceci se mêle et se démêle de façon très puissante.

> Lire aussi:« 2084. La fin du monde », le livre choc de Boualem Sansal 

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 Biobibliographie 

Né en 1949 à Theniet El Had, Boualem Sansal est élevé par la riche soeur de sa grand-mère, avant de rejoindre sa mère à Alger. Diplômé en ingénierie et en économie, il entre au ministère de l’Industrie avant de publier, en 1999, son premier roman, Le Serment des barbares.Rescapé du séisme qui frappe sa ville, Boumerdès, en 2003, il est démis de ses fonctions en raison de ses critiques contre le régime.Lauréat du grand prix RTL-Lire en 2008 pour Le Village de l’Allemand,puis du prix du roman arabe en 2012 pour Rue Darwin, il triomphe avec 2084, qui reçoit le grand prix du roman de l’Académie française

Julien Bisson, L’EXPRESS

 

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