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En Libye, Zouara, ville berbère, vit dans un climat de guerre larvée

La Rédaction

Zouara (Libye)- Des monticules de sable disposés en chicane barrent la route, devant un check-point gardé par des hommes en armes équipés d’un char. Au-delà de cette limite identifiée avec un drapeau berbère planté bien en évidence commence un autre territoire, ennemi. A Zouara, ce 27 avril, près de deux ans après la fin du conflit libyen qui a opposé ici des rebelles en majorité amazighes hostiles à Mouammar Kadhafi, et des tribus arabophones partisanes de l’ancien régime, les hostilités sont loin d’être finies.

Comme partout en Libye, la ville, en partie détruite, tente de se reconstruire. Il y a quelques jours seulement, l’aéroport a rouvert. Mais sur l’emplacement de la ligne de front d’hier, à 3 km à peine au sud, une frontière est née, que personne ne s’avise de franchir. « Il faudra du temps », tranche Adel Khalles, un riche chef d’entreprise local élu en 2011 président du Conseil extérieur de Zouara, lorsque la moitié de cette ville de 40 000 habitants s’était réfugiée en Tunisie.

Située à 120 km à l’ouest de Tripoli, la seule cité berbère de la côte continue à vivre en quasi état de guerre avec les communes d’Al-Jamil ou de Regdalin. Certes, la route qui mène de la frontière tunisienne à Tripoli, le long de la mer, est libre. Mais à l’intérieur des terres, les Zouaris à majorité ibadite – une branche puritaine de l’islam distincte des sunnites et des chiites, proche des Mozabites d’Algérie – ont préféré abandonner le terrain. 

Leurs fermes, leurs champs d’oliviers et d’amandiers, restent à l’abandon de l’autre côté de la « frontière ». Trop de morts, trop d’amertume. Dans cette ville où s’était rendu Le Monde en août 2011, juste avant la chute de Mouammar Kadhafi, les combats avaient fait rage. Cinquante-cinq jeunes y sont morts et plus de 700 autres ont été blessés. Leurs portraits s’affichent partout.

 

« KADHAFI VOULAIT ÉPOUSER UNE FILLE DE ZOUARA. LES GENS D’ICI ONT DIT NON ! »

 

Libérée le 19 août 2011, six mois jour pour jour après s’être soulevée le 19 février, la ville porte toujours les stigmates de la guerre avec ses façades criblées de balles dans la rue principale et ses bâtiments effondrés visés par des obus. Sur le port, d’où étaient partis la plupart des bateaux transportant les rebelles blessés vers la Tunisie, des carcasses de navires visés par les frappes aériennes de l’OTAN flottent, à moitié engloutis. 

Longtemps, les Zouaris ont vécu comme dans une enclave, jaloux de leur identité au point de refuser tout mélange avec les tribus voisines, plus pauvres. « Le premier conflit avec Kadhafi a commencé quand il a voulu épouser une fille de Zouara et que les gens d’ici ont dit non », explique Othmane Bensassi, un opposant revenu après avoir fui en 1979 la Libye, puis exilé politique pendant des années en France. 

L’ancien dirigeant libyen n’avait plus jamais remis les pieds ici jusqu’à ce jour de 2010 où, à la tête d’un immense cortège, il est venu chercher son troisième fils, Saadi Kadhafi, avec lequel il s’était brouillé et qui s’était installé dans cette cité berbère, attiré par ses belles plages. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un pan de mur de la maison de Saadi, réfugié au Niger. 

Sous Mouammar Kadhafi, les Berbères se voyaient interdire l’accès dans l’armée de terre ou de l’air, de pratiquer leur langue. Depuis, les choses ont bien changé. A Zouara, les drapeaux berbères, les inscriptions amazighes, sont apparus sur tous les murs. Un petit hebdomadaire, Tamarghaze, en arabe et en berbère, a été lancé. « Les jeunes ont adopté le modèle kabyle, la ligne dure de revendication : « Si on ne nous accorde pas la reconnaissance de la langue dans la future Constitution, on la prendra de force », mais les plus âgés préfèrent négocier, comme au Maroc », assure Othmane Bensassi. 

L’hôpital, qui accueillait dans le désordre et la panique des dizaines de blessés en août 2011, s’est agrandi grâce aux dons des particuliers, et un peu de l’Etat. Revenu juste avant la guerre d’Afrique du Sud où il a fait ses études, Farid Garib, 30 ans, chef urgentiste, fait visiter le bloc opératoire et la salle de réveil tout neufs. Mais les moyens font encore défaut. « Le gouvernement ne se soucie pas de nous, voyez… », dit-il en montrant le service des prématurés, bien équipé mais où le système d’alimentation en oxygène passe par des tuyaux bricolés dans le mur… 

Une fois par semaine, Akram Ildressi quitte son bureau de Tripoli pour revenir dans sa ville natale assurer des consultations dans sa spécialité, la psychiatrie. « Nous avons beaucoup de dépressions et de syndromes post-traumatiques liés à la guerre et nous ne sommes pas plus de quinze psychiatres dans toute la Libye », soupire-t-il.

 

« DEPUIS DES MOIS, JE N’AI PAS VU UN SEUL TIR »

 

A quelques mètres de là, des ouvriers s’activent sur le chantier du futur hôpital, d’une capacité de 350 lits, prévu depuis des années et interrompu par le conflit. L’entrepreneur turc est revenu : « Depuis des mois, je n’ai pas vu un seul tir », clame avec un enthousiasme forcé Chagla Chagatay. 

C’est faux, bien sûr. En mars, la grande usine italo-libyenne ENI Gaz toute proche, a été le théâtre de violents affrontements. Appuyés par des renforts, les Zouaris ont chassé la puissante katiba (brigade) de Zenten, une autre ville du djebel Nefoussa, qui s’était arrogé la garde du site destiné à alimenter en gaz l’Italie via un gazoduc, mais aussi en eau et en électricité Tripoli, la capitale. Des carcasses de voitures carbonisées gisent encore le long de la route.

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De l’autre côté de Zouara, l’autre grande usine chimique est à l’arrêt, tout comme l’entreprise d’élevage de poissons ouverte par une société française. Face à ces difficultés, les habitants se sont mobilisés. Comme partout ailleurs en Libye, la survie passe d’abord par la solidarité locale et le réseautage. Des familles se sont regroupées pour relancer les travaux d’avant-guerre, sans attendre le feu vert de l’administration centrale de Tripoli, ni même le soutien du seul représentant local au Congrès, un islamiste élu lors des premières élections libres, en juillet 2012. 

Une petite société civile émerge. Des associations sont apparues pour s’occuper d’écologie, des enfants handicapés. Depuis quelques jours, des bénévoles ratissent la grande plage pour la rendre plus présentable. En plus de sa propre katiba, la ville a créé, il y a trois mois, une équipe supplémentaire de sécurité avec une soixantaine d’hommes qui interviennent cagoulés pour prévenir les représailles. « Ils nettoient la ville des groupes de jeunes armés qui semaient la terreur », rapporte avec satisfaction un habitant. 

Et Zouara se prend à rêver. Les hommes d’affaire échafaudent des plans pour attirer de « grands » projets de reconstruction, agrandir l’aéroport, ouvrir une université ou encore rénover le stade. Forte de son engagement contre l’ancien régime, la cité berbère compte bien se mettre sur les rangs pour accueillir la Coupe d’Afrique des nations, prévue en Libye en 2017. 

« Certes, nous sommes petits, mais nous avons plein d’atouts, lance l’entrepreneur Adel Khalles. Nous avons un port, un aéroport, et nous sommes proches de la Tunisie. Même Obama a parlé de Zouara ! » « Les choses s’arrangent petit à petit, souligne Sahbi, assis au café de la plage. Les gens sont plus calmes, ils commencent à regarder ce qu’ils vont faire de leur vie… » Reste le délicat problème du voisinage, dans lequel l’Etat libyen n’intervient pas. Les frontières sauvages, pour l’heure, maintiennent juste une trêve.

 

Le Monde

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