4:50 - samedi octobre 20, 2018

Le débat continue: Si Yennayer m’était conté

La Rédaction

J’entends ici apporter ma contribution au débat, passionné et passionnel, autant qu’essentiel pour éclairer la question de l’identité, qui a été provoqué par Arezki Metref, loin des propos polémiques adoptés par Zohra Mahi à cette occasion. Pour ce faire, il m’a semblé utile et nécessaire d’évacuer toute forme de passion, pour ne laisser place qu’a l’objectivité fondée sur le débat historique et scientifique.

Ce que l’opinion libre, qui se veut engagée dans la perspective de reconstruction de la société, meurtrie par tant de gâchis et de retards, au-delà des calculs partisans, peut verser dans le débat, c’est d’apporter sa contribution à la tâche essentielle de comptabilisation et d’évaluation de l’échec de notre expérience d’État émergeant de la très longue nuit coloniale, et à l’élaboration de réponses efficaces. Évaluer en quoi le système de pouvoir ayant succédé à la domination coloniale avait échoué dans la construction d’un État qui devrait garantir prospérité et liberté à toutes les sensibilités et à tous les particularismes qui constituent la richesse de la société algérienne par sa diversité, tel que promis par les idéaux de novembre 1954. Nous pensons pour notre part, que la raison principale à l’échec de notre société, dans ses différentes manifestations, ne pouvait être imputée principalement à autre chose, qu’à l’évacuation du principe des droits de l’homme, au sens le plus large, de l’entreprise d’édification des institutions de l’État. Nous pensons que ce principe devrait être au centre des préoccupations de toute entreprise de mise en œuvre d’un processus d’élaboration d’une constitution. Il devrait présider à toute initiative de réformes, aussi bien à celles qui devraient être apportées aux législations organisant la compétition et la vie politique, sur les associations, sur la presse et les médias, ou à celles qui sont relatives à l’indépendance du pouvoir judiciaire, et qui devraient permettre la mise en place des règles de répartition des pouvoirs et de répondre aux aspirations démocratiques, de prospérité et de liberté de la population. À cette occasion, les grands principes fondateurs d’un nouvel ordre politique et juridique, et principalement celui des droits de l’homme, devraient être débattus dans l’espace public qu’il faudra à priori conquérir. Débattre notamment autour des sources du droit, par la place de la Chari’a et le poids des normes du droit international, les fondements du récit national ainsi que les composantes de l’identité nationale (les langues pratiquées par la population, le statut de la religion, etc.), les droits et la représentation politique des femmes, la décentralisation et la régionalisation du pouvoir, la place des partis fondés sur la religion, et surtout l’établissement d’un véritable contrôle de constitutionnalité des lois, etc.

Je propose ici, ma modeste contribution autour de la question des fondements du récit national, car, il me semble que cette question occupe une place centrale dans tout projet d’édification des institutions d’un État. En tant que référence à l’établissement d’un accord national, qui déterminera notre personnalité, où chaque citoyen pourra s’y reconnaître, sans qu’il ait le sentiment que l’on le lui impose. C’est du moins ce qui semble être le fondement même des droits de l’homme. Pour cela, il est nécessaire d’évacuer le débat passionnel, pour ne laisser place qu’a l’objectivité fondée sur le débat historique et scientifique.

Cliquez içi pour lire la suite

Sur les fondements du récit national 

1/ La schizophrénie comme mode de domination 

L’assertion de l’islamologue algérien Mohamed Arkoun que « les Algériens choisiront plus qu’ils ne subiront la religion islamique » (2), qu’il prononça du reste avec très peu de conviction, est insoutenable, si on l’opposait aux différents récits de résistance à l’invasion arabo-islamique, volontairement ignorés de l’historiographie officielle nationale. Car, au moment de la renaissance de l’État algérien en 1962, l’idéologie, qui s’est emparée du pouvoir, a préféré imposer un autre récit orienté par la référence arabo-islamique contre toute évidence scientifique et fondé essentiellement sur des références mythologiques, qui couraient depuis l’antiquité, et qui seront reprises, telles quelles par des idéologues de ce pouvoir. À commencer par celui de Saint Augustin, qui rapporte au IVe siècle ap. J.-C. que les Amazighs avaient comme origine les « Chanani », c’est-à-dire des Cananéens, de la ville de Cana, en Galilée, dans le nord de l’actuelle Palestine. Ibn Khaldoun, lui emboîtant le pas, et se referrant à la mythologie biblique, affirme au XIVe siècle, que les Amazighs étaient les « enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noé ». Ces assertions légendaires ont fait leur chemin avec bonheur, jusqu’au XVIIe siècle, où elles seront réactualisées par l’historien égyptien Mohamed Al-Bakri, qui en s’appuyant à son tour sur des légendes bibliques avance que les Amazighs descendaient de peuples chassés par les Hébreux après la mort de Djalout (Goliath), aux environs des XIe-Xe siècle av. J.-C. Ils auraient, selon lui, été conduits au Maghreb par le fils de Djalout Ifricos. Beaucoup d’idéologues algériens considèrent à leur tour, aujourd’hui encore, que les ancêtres des Algériens sont d’ethnie arabe et d’origine yéménite. Cette version mythologique du récit national sera, en concurrence permanente avec l’autre version sur le récit des ancêtres des Algériens, soutenue par la science historique, et qui aura comme conséquence une réelle perturbation schizophrénique dans l’imaginaire des Algériens aujourd’hui. Voir à ce propos les travaux de l’historienne Malika Hachid (3) sur les origines du peuplement de l’Algérie pour celui qui veut s’instruire sur la question. En fait, selon l’historienne Malika Hachid et un large consensus de la science historique, l’origine du peuplement de l’Algérie remonte bien loin dans le temps, approximativement à deux millions et demi d’années d’après les découvertes de vestiges remontant à cette période, tels, des galets taillés. Ce qui fait de l’Algérie, l’un des premiers berceaux de l’humanité. Pour l’assertion de Mohamed Arkoun, il est évident que les Algériens n’ont pas accueilli l’invasion arabo-islamique à bras ouverts. Une résistance opiniâtre et organisée s’est déroulée aussi longtemps dans le temps, et dont les échos sont parvenus jusqu’au mouvement national durant le XXe siècle, dans sa version politique, et jusqu‘à ce jour, à travers les partis politiques laïques. Parmi les plus célèbres et les plus populaires des récits de résistance à l’invasion arabo-islamique, il y a celui de la reine Kahina, que les constructions idéologiques lui avaient endossé plusieurs griefs de traîtrise, à commencer par son appartenance au judaïsme et son anti-algérianisme tout court. Alors qu’elle a défendu son territoire aux commandes de son armée avec courage et détermination, jusqu’à épuisement. Ou encore, la résistance de Koceila, à la progression de la conquête arabo-islamique vers l’ouest de l’Algérie, par son combat acharné contre Okba Ibn Nafih, qu’il poursuivit dans sa fuite, après avoir décimé son armée, jusqu’aux confins du territoire Gétule, actuelle Biskra, lequel territoire appartenant de droit au royaume de ses ancêtres les masæysiles, où La Kahina régnait sur une confédération de tributs Gétules, et où il finit par l’abattre. Il sera tué à son tour quelque temps plus tard, dans un ultime combat dans lequel il aurait mis toute son abnégation.

L’ironie de l’histoire dans cette affaire a fait du conquérant un héros, occupant une place importante dans le récit fondateur de l’État algérien, alors que le résistant Koceila, qui a défendu l’intégrité de son territoire avec tout le sens du patriotisme qui convient, fut relégué au statut de traître. Exactement, comme si, en transposant ces faits dans l’histoire contemporaine, à supposer que l’Algérie n’ait pas obtenu son indépendance, et que les Français ont réussi à faire de nous des Gaulois (sic !), on aurait considéré les partisans de l’Algérie française, y compris les harkis, comme des authentiques patriotes, et les combattants de l’ALN des traîtres à la patrie ! Ou alors, cet autre récit, aussi aberrant que les précédents, que celui de Saint Augustin, qui sous son conseil furent massacrés les donatistes, une dissidence chrétienne Amazigh, qui a voulu s’émanciper du christianisme dominant, qu’ils considéraient asservi aux puissants Romains, en lui donnant une coloration locale Amazigh plus adéquat à leurs conditions. L’idéologie religieuse chrétienne retiendra de cet épisode l’héroïsme de Saint Augustin et l’hérésie pour les donatistes. Dans une logique de patriotisme et de traîtrise, Saint Augustin pourrait être considéré, dans ce cas, comme un précurseur de la psychologie du harki, car il a trahi ses compatriotes, des Amazighs comme lui, en les dénonçant aux colonisateurs Romains, alors, que les donatistes passeront plutôt pour des martyres patriotes ayant résisté à l’idéologie coloniale romaine par la contestation de leur indépendance. Outre le fait, que ces aberrations et ces anachronismes amputent le récit national de la société de sa véritable identité, et d’affecter son imaginaire et ses représentations de soi par une schizophrénie handicapante, le citoyen se trouve même privé d’attribuer des prénoms de son choix à ses enfants, car, les autorités en charge de l’état civil le lui refusent en évoquant l’inexistence de ceux-ci dans le lexique national des prénoms. Une autre histoire, celle-là, qui est en train de défier la chronique de nos jours. À l’évidence, non pas seulement, que l’Algérie subira la domination arabo-islamique avec violence, et qu’elle lui imposa son idéologie comme unique source de son récit national et de son identité de base, avec la conquête des armées arabo-islamiques depuis le VIIe siècle de l’ère chrétienne. Mais elle va la subir encore une deuxième fois, par la même méthode violente, avec la conquête idéologique du système de pouvoir cette fois, qui présida à la renaissance de l’État algérien depuis 1954, et qui perdure à ce jour, toujours en usant de la même méthode ; Violence et instrumentalisation à des fins de domination, par l’exclusion ou la soumission. De ce fait, l’Algérien sera en permanence, privé d’accès aux véritables composantes de son récit national, et sera forcé à endosser une identité qui le contraindra à subir une situation psychologique schizophrénique, l’empêchant de pouvoir élaborer une assise à sa personnalité et d’en jouir intégralement.

2/ L’Algérie, haut lieu du cosmopolitisme universel 

La richesse du peuple algérien se mesure à son fort taux de métissage et de multiculturalisme, qui fait de lui l’un des plus hauts lieus du cosmopolitisme universel, depuis l’antiquité. Ainsi, les Égyptiens, les Hébreux, les Grecs, les Phéniciens, les Romains, les Byzantins, les Arabes, les Espagnoles, les Ottomans, les Français, et autres Maltais, Portugais, Africains subsahariens…, ont contribué à l’élaboration de ce haut lieu de la culture cosmopolitique universelle.  » …à partir de l’antiquité, le destin du peuple des Imazighen se trouve au confluent de toutes sortes d’interférences physiques, politiques, économiques, culturelles et cultuelles avec l’ensemble des populations méditerranéennes, en particulier celles qu’il rencontra, de gré ou de force, à l’occasion de leur passage en Algérie, sur fond de convoitises permanentes. » (4) La conquête arabo-islamique, de l’avis des historiens, n’a pas déplacé de nombreuses populations, et l’invasion hilâlienne s’avère être plus une exagération mythique au service de l’idéologie, qu’une réelle colonisation de peuplement. Au plus, les Arabes de souche se trouvaient surtout au commandement, à la tête de ces armées conquérantes, secondées par des hordes de mercenaires, à qui, étaient promises une part de butin des razzias qu’entreprenaient systématiquement ces conquérants sur leurs passages destructeurs et meurtriers. Il conviendrait de considérer les Algériens d’aujourd’hui, pour être plus plausible, comme étant majoritairement des Amazighs confrontés en permanence au dialogue interculturel (5), par leur position géostratégique au confluent entre méditerrané, proche orient et Afrique, et fortement acculturés par la culture arabo-islamique, que de les assimiler à des Arabes, ce qu’ils ne sont pas en réalité.

3/ Le récit national ne peut s’acheter au « supermarché » de l’histoire 

Le récit dominant imposé par le pouvoir algérien, qui fait coïncider le début de l’histoire de l’Algérie et le point de départ de la constitution de son État avec l’avènement de l’Islam, est une interprétation absurde et anachronique ! « Dans l’antiquité, il n’y avait certes pas d’État algérien, parce que les nations et les États modernes n’existaient pas tout simplement, pour des raisons qui relèvent, non de l’histoire, mais des préoccupations de pouvoir s’articulant sur l’idéologie. » (6) Alors, que les États et les Nations n’ont commencé à se former que bien plus tard. En France, ce n’est qu’à partir du XVe siècle que commença à se cristalliser l’idée de la Nation française, les États-Unis d’Amérique en 1776 et plus récemment encore l’Italie qui réalisa son unification qu’en 1870. Cependant, selon l’avis du grand géographe et spécialiste du Maghreb Yves Lacoste, les frontières du Maghreb entre l’Algérie, le Maroc et la Tunisie sont les plus anciennes frontières des États du monde. En fait, c’est aux environs des IVe-IIIe siècles av. J.-C. (7) qu’apparaissent nettement des entités politiques avec des frontières distinctes en Afrique du Nord. Elles peuvent être ramenées à trois royaumes : à l’Ouest, le royaume des Maures (le Maroc actuel) approximativement dans ses frontières contemporaines. Le royaume des Masaesyles partageait ses frontières à l’Ouest avec celle des Maures, et à l’Est avec celle du royaume des Massyles, qui représentait le territoire de la Numidie, qui partageait de son côté ses frontières à l’Est avec les territoires contrôlés par Carthage, qui deviendra la Tunisie actuelle. Certes, les frontières entre ces États n’ont pas cessé de connaître des fluctuations au gré des rapports de forces qu’ils exerçaient les uns contre les autres, tout le long de l’histoire. Néanmoins, la configuration globale héritée de cette époque ne cessa de tendre vers leur stabilisation au cours de l’histoire jusqu’à leur tracé actuel. Cette logique ne s’appliquera pas, cependant, à la frontière qui sépare les royaumes Massyle et Massaesyle. L’évolution de ces deux royaumes connaîtra un sort particulier. La frontière, qui les sépare et que l’on situe à l’embouchure d’oued El-Kébir, disparaîtra souvent à l’occasion d’unifications provisoires de ces deux royaumes, au profit de l’un ou de l’autre, par l’annexion du territoire du vaincu au cours de guerres fratricides interminables entre eux. C’est ainsi, que le royaume Massaesyle sous le règne de son roi Syphax, qui recouvrait la plus grande partie du nord de l’actuelle Algérie, incluant le Sud constantinois, appelé le pays des Gétules, s’étendit à la fin du IIIe siècle av. J.-C sur la totalité de son territoire, suite à la conquête qu’il réalisa du royaume Massyle de Massinissa. Le royaume Massaesyle eut pendant cette période deux capitales, l’une à l’Ouest Siga et l’autre à l’Est Cirta, toutefois en gardant le siège du pouvoir central en oranie. À son tour, le roi Numide Massinissa, annexa une grande partie du territoire Massaesyle vers la moitié du IIe siècle av. J.-C, après avoir pris le dessus sur son rival Syphax. Peu après, lorsque Scipion, à la tête de l’armée romaine écrasa l’armée carthaginoise commandée par Hannibal, une longue période de dépendance politique de l’Afrique du Nord commence. Mais l’imaginaire, les représentations de soi et de l’espace, les constituants de la mémoire collective des Algériens seront sensiblement structurés autour de l’unité réalisée au cours de sa période de formation initiale, dans la rivalité entre ses deux versants Massaesyles et Massyles. Leur culture, leur langue et leurs traditions ont subsisté jusqu’à nos jours. Cependant, ils continueront à s’enrichir un peu plus, à chaque fois, par l’apport des civilisations qui se sont succédé sur leur territoire, particulièrement par la culture de la civilisation arabo-islamique, qui a duré le plus longtemps, et dont l’influence sera la plus significative. On ne peut dans ce cas, à la lumière de son évolution historique, se permettre de réduire le récit national du début de l’histoire de l’Algérie et le point de départ de la constitution de son État avec l’avènement de l’Islam, et renvoyer la période antérieure de son passé à une quelconque jahiliya, selon la terminologie du lexique arabo-islamique. « Il ne saurait y avoir, quoi qu’imaginent certains, de supermarché de l’histoire où chacun remplirait, plus ou moins gratuitement, son couffin de sa part d’histoire, pour en priver d’autres, les culpabiliser, les humilier, les agresser ou les soumettre. » (8)

Par Youcef Benzatat, LeMatin.dz

 

Références :

 

(1). Notre article, Demain la Révolution, Le Quotidien d’Oran, 04 août 2011

 

(2). Mohammed Arkoun, Essais sur la pensée islamique, Maisonneuve et Larose, Paris, 1984

 

(3). Malika Hachid, Les Premiers Berbères. Entre Méditerranée, Tassili et Nil, Ina-Yas / Edisud, Aix-en-Provence, 2000

 

(4). Smail Goumeziane, Algérie, l’Histoire en héritage, Alger, Edif 2000, 2011

 

(5). Notre article, En finir avec la culture des préjugés, Le Quotidien d’Oran, 14 Juillet 2011

 

(6). Gilbert Meynier, L’Algérie des origines, de la préhistoire à l’avènement de l’Islam, Paris, la Découverte, 2007

 

(7). Gilbert Meynier, op. cit.,

 

(8). Smail Goumeziane, op. cit.,

Don't miss the stories followIzwawen.com and let's be smart!
Loading...
0/5 - 0
You need login to vote.

Hommage: Nabila Djahnine, kabyle assassinée le 15 février 1995 par des islamistes algériens

Jusqu’où ira le pouvoir dans sa lâcheté face à la Kabylie?

Related posts