6:44 - mercredi juillet 17, 2019

Lettre Ouverte à l’Amedyaz, Lounis Ait Menguellet

La Rédaction

Err-as i Lewnis At Mangellat, tinḍ’as… (Réponds à Lounis Ait Menguellet, dis-lui…) 

Lettre Ouverte à l’Amedyaz

Quand le verbe de l’Amedyaz est perçu comme une implacable sentence par un peuple aussi frileux et aussi orgueilleux que le nôtre, c’est que si l’asefru ne fut pas aussi redoutable dans sa bouche, c’est à peine qu’il eût été admis comme poème.

Toi Mohand Azwaw, frêle bourgeon de mon peuple gémissant, lève toi, prends ton bâton de pèlerin, empoigne le flambeau de Tamussni qui “illumine l’esprit et dissipe les ténèbres de l’obscurité. Le flambeau ardent de lumière qui incinère tout ce qui est pourri, désuet, suranné et privé de racines“. Mets toi sur le chemin escarpé pour atteindre Ighil Bw-wammas, perché sur les cimes de la Kabylie. Vas vite trouver notre Amedyaz contrarié, c’est en émissaire éclairé et avenant que je t’envois vers lui afin de l’apaiser et le soulager de l’amertume qui étreint son âme et morfond la mienne. Tu lui diras que la versification du poète ne saurait en effet être autrement qu’impassible pour toute société à laquelle elle s’adresse, dans laquelle elle se mire, se reflète et laquelle l’a justement secrété pour ce rôle ingrat qui, à quelque mesure près, nous incombe à tout un chacun de nous.

Est-ce alors à dire que le poète a péché par ses “indélicatesses”, par ses ‘‘ingratitudes’’ envers sa matrice génitrice ? Alors, au lieu de nous appesantir à nous demander pourquoi Lewnis At Mangellat, dans ses isefra, est si écorcheur, si incisif envers nous Kabyles, du moins au goût de bon nombre d’entre-nous, et encore au lieu de feindre n’avoir pas bien compris le message du poète, nous gagnerons plus à essayer plutôt de comprendre pourquoi notre société, la société kabyle spécifiquement, a-t-elle toujours besoin de sécréter un si grand nombre d’ Amedyaz et surtout de la trempe de Lewnis At Mangellat, de cette espèce d’objecteurs de conscience d’un peuple et de parfaits hérauts de notre conscience collective, celle qui nous unit tous comme un seul et unique peuple. Cela nous occupera déjà pour un bon moment …

Console Lewnis et rappelle lui qu’à travers toutes les vicissitudes de sa longue histoire, le peuple kabyle a en effet produit d’innombrables aèdes à un rythme tellement effréné, à tel point impressionnant que certains s’étaient même laissés croire qu’il y allait même de sa survie afin de braver le temps et donc de sa raison d’existence. Et pourtant, que ces bardes sont aujourd’hui devenus ? Comment ont-ils été accueillis par les leurs ; ceux contemporains de nos jours ou ceux d’antan ? Lewnis At Mangellat, tu nous rappelais lucidement l’âpre vérité dans ton asefru : « Lorsqu’ils t’ont dans le collimateur, s’ils ne te tuent pas, ils te bannissent ». Méditons en effet sur le sort que notre société avait réservé à Yusef U Lefqi, Yusef U Qasi, Si Mohand U Mhand At Hmaduc , Sliman At Wali bw-bwegni g-geghran et à Lwennas At Lewnis n At Mahmud et tant d’autres encore qui nous sont d’ailleurs peu ou prou connus…

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Réponds donc à Lewnis et dis lui que s’il t’arrive parfois de te sentir en état de grâce, adulé et porté aux nues par les tiens, c’est alors que tu saurais mal taire ton dépit, car on pourra aisément deviner le profond sentiment de culpabilité qui tiraille ton tréfonds. Tel qu’en éprouve celui qui a commis une impéritie ou celui qui pense intimement avoir quelque part failli à son devoir d’objecteur de conscience du peuple, pour avoir cédé, pour avoir titillé la nigaude fierté d’une société incapable de se muer en un peuple adulte, accompli, en une nation, car notre peuple a mal à son unité en vérité, plus qu’autre chose. Par contre, tu lui diras que si tu te vois rejeté, comme tu l’as toujours été en réalité, mis à l’index, excommunié et exposé à l’anathème et à la vindicte de la plèbe, c’est alors, et à ce moment là seulement Lewnis, que l’Awal dans ta bouche répand sur nous sa suave splendeur et ton silence nous inonde l’esprit par son insondable sagesse ; pour peu que nous fassions partie de ceux qui savent écouter les sourds gémissements de leur propre peuple meurtri, constamment fourvoyé par des politicards aveugles, insensibles et cupides, ceux-là même qu’il portait aux nues le jour pour les vouer aux gémonies le lendemain. Rassure-toi, tu seras toujours écouté et médité par ceux qui cultivent assidument les scrupules de l’imprescriptible solidarité pour compatir avec les leurs, aux graves moments de leurs inénarrables détresses, nées des douleurs inhérentes à l’accablante condition de servitude à laquelle ils sont aujourd’hui encore assujettis.

Ainsi, a-t-on au moins pu tirer enseignement de comment fut-ce que nous perdîmes notre souveraineté en ce maudit juin 1857 ? A-t-on seulement assimilé efficacement les raisons historiques de l’échec de l’inoubliable tanekkra de notre peuple en 1871? Et plus près de nous encore, durant notre dernière guerre de décolonisation, et en dépit de notre victoire militaire, en ayant sacrifié presque le tiers de notre population, nous n’avions même pas été en mesure de nous réapproprier notre souveraineté, encore moins du modique droit de pouvoir éduquer et enseigner nos frêles enfants dans Taqbaylit maternelle, la langue kabyle de nos pères et de nos ancêtres. Pire encore ! comment fut-ce seulement qu’avec un aussi exorbitant sacrifice, que peu de nations au monde ont consenti pour leur propre libération, nous n’avions même pas pu récupérer ne serait-ce notre identité millénaire, en tant que nation kabyle séculaire ? La maturité aurait voulu que ce fusse à toutes ces questions, graves et décisives, qu’il conviendrait que nous réfléchissions davantage en tant que peuple Kabyle mûre, adulte, plutôt que de nous complaire puérilement à guerroyer entre nous dans un sempiternel concert insipide d’invectives mutuelles, impertinentes et vulgaires. Hélas ! Mille fois hélas, il nous reste beaucoup de plaies à éprouver avant cela, et bien d’autres leçons à assimiler laborieusement, impassiblement à nos dépends, pour atteindre notre maturité.

Réponds à Lewnis, et dis lui que ce que te reproche ton peuple, c’est bien le fait d’avoir osé dénoncer sa profonde inconsistance, sa récurrente incohérence, ses errements intempestifs, son manque de discernement, voire son aveuglement tautologique. Il en a toujours été ainsi des sociétés assujetties à la condition de servitude, misérables, allergiques à toute évolution dans le sens de l’émancipation de leur propre peuple, opposées à la prééminence de l’esprit, celle de notre tamussni ancestrale. Alors tu diras à Lewnis que, hélas, cette société là n’est visiblement pas prête à retenir les leçons de sa propre odyssée, sa déchéance séculaire et se prélasse toujours à rééditer les mêmes erreurs fatales qui font que trois mille ans encore, elle est incapable de se doter d’un Etat ! Car, en vérité, le peuple aveugle est non point celui qui ne voit pas, mais, c’est celui qui refuse d’apprendre à interroger son propre passé pour mieux comprendre son présent afin d’appréhender son parcours dans le futur en discernant bien quels écueils il doit éviter pour atteindre le destin auquel il aspire depuis des siècles. Tu leur parles toujours ainsi Lewnis, selon des paraboles et des métaphores lumineuses, pourtant puisées dans notre propre langue, TAQBAYLIT, tétée aux seins de nos braves mères nourricières, mais qu’ils s’entêtent toujours de refuser de comprendre. Le peuple kabyle, serait-il intempestivement devenu incapable de s’accommoder du sevrage ? Serait-il subitement devenu allergique à toute nourriture des adultes, en remplacement du lait des nourrissons duquel il a été pendant longtemps, si longtemps gavé?

Dans une de tes interviews Lewnis, je me souviens tu invitais sagement notre peuple à mieux appréhender son futur. En effet, que retiendrons nous, disais-tu, des événements présents, quand un siècle ou deux siècles se seraient écoulés? Sinon qu’au moment où nous croyons agir pour libérer notre peuple kabyle de la servitude pour se forger son propre destin, nous ne faisions en fait que nous entre-déchirer lamentablement entre Kabyles, par de ridicules chapelles politiques interposées, quelles que soient nos appartenances confédérales, nos croyances religieuses ou nos sensibilités politiques, différences pourtant mineures dans le patrimoine d’un peuple séculier, mais que nous exagérons outrageusement, périlleusement. Ce jour là, assurément, l’Histoire sera implacable envers nos folies morbides et suicidaires d’aujourd’hui. Certes, en ces moments là, nous nous rendrons compte simplement que Si Moḥand mourut grabataire dans l’indifférence la plus choquante des siens, Sliman At Wali fut exilé sans que le peuple ne jugeât utile de se lever comme une seul homme pour faire cesser l’arbitraire, l’injustice et fut même enterré à en exil loin de sa Kabylie natale et loin des siens; et que Lwennas At Lewnis fut lâchement assassiné par nos ennemis immémoriaux en plein Kabylie sans que le peuple kabyle ne juge le temps venu à rompre résolument les chaînes de la servitude qui l’astreignent toujours à l’humiliante condition de soumis qui lui fut imposée depuis ce maudit juin 1857, où la domination étrangère lui confisqua la souveraineté depuis. Nos errances commencèrent en fait depuis ce fatidique revers et ne sont hélas pas près d’atteindre leurs épilogues. En quoi résiderait alors le motif de notre aberrante et inconsistante fierté aujourd’hui ? Qu’ils nous le disent ou qu’ils se taisent!

Voilà hélas, tout ce que l’Histoire séculaire de la Kabylie retiendra de nos insensées querelles intestines qui perdurent depuis des années, depuis des lustres, depuis des siècles voire, depuis des millénaires, de tout ce que nous ergotons fastidieusement « am’zal am’yiḍ » aujourd’hui encore. Car, a-t-on seulement appris que le peuple pour être peuple, devrait se muer comme une unique et indivisible entité harmonieuse, unie pour affronter toute circonstances conjoncturelle dans une inaltérable cohésion, pour peu qu’il sache la cultiver, la raffermir chaque jour davantage?

Mohand Azwaw, mon fils, rassure alors Lewnis, et dis lui que le peuple auquel tu t’adresses, s’il veut s’affranchir réellement, il peut s’il le désire, en faisant l’économie des vaines invectives envers les siens, des aberrants fourvoiements et des luttes fratricides insensées, mais ne devrait en revanche ménager nul effort pour transcender ses différences mutuelles et s’employer plus à reconstituer sa propre cohésion fissurée par les vicissitudes de tant de siècles dans le respect des libertés de chacun de ses individus constitutifs! Le plus tôt serait le mieux ! C’est tant et si bien urgent que l’imparable désagrégation guète tout peuple infecté des germes de la division que cultivent à desseins maléfiques ses perfides ennemis, étant fragilisé en lui-même par ses propres et insensés comportements suicidaires. Il est clair, sa renaissance ne s’accommode guère de l’hypocrisie, de la cupidité, de l’avarice, de l’égoïsme, de l’individualisme. En effet, la persistance de la malhonnêteté, du mensonge, de la duplicité, et de la félonie ne font que le péricliter davantage dans le fatal dépérissement. Voilà où mène la culture de l’orgueil absurde des hommes stupides. Ce n’est alors pas un hasard si le peuple kabyle est l’une des rares sociétés au monde qui n’ait pas pu se doter encore de son propre état protecteur et où l’orgueil demeure encore érigé en vertu, une espèce de valeur sociale positive ! L’humilité ne s’hérite hélas pas, elle se forge et se cultive, chaque génération pour elle-même. Hélas, la nôtre, celle de notre peuple, semble pour l’instant s’en passer… Dommage!

Réponds donc à Lewnis, tu lui diras de ne pas trop s’offusquer de son peuple, celui là qui renie même les siens, oublieux et rebelle envers sa propre existence. Car, ce faisant, il ne se meut qu’à la poursuite du vent, c’est le propre de toute communauté démantelée, grégaire et évanescente; celle qui se renie en reniant les siens, qui se laisse servilement asservir par elle-même au moment où elle s’enorgueillit de ne s’être assujettie à aucune autre puissance étrangère. Elle qui, lorsque elle décide enfin de secouer la poussière de ses pieds, pour se lever, ne fait que redoubler de zèle pour se propulser dans l’aven de la désolation, dans le sens de son égarement en suscitant son propre effritement. Cependant, conjure-le de demeurer toujours indulgent à l’égard de notre peuple, car étant accablé par tant d’humiliations à travers près de deux siècles qu’il est réduit à se comporter de la sorte, et puis, c’est de sa matrice génitrice que nous émanons tous, après tout.

En répondant à Lewnis Azawaw, tu lui diras : Que tu parles ou que tu te taises Lewnis, tu demeureras toujours stigmatisé par une telle société qui s’embourbe chaque jour un plus dans la fange de l’ignorance, l’arrogance et le zèle létal. Alors, de grâce, parle et versifie Lewnis, les âmes affranchies, les Kabyles Libres, et il y ‘en aura tant que le monde serait encore monde, sauront saisir la profonde sagesse que distillent tes isefra sertis à l’Awal kabyle aiguisé, celui qui illumine, qui éduque, qui redresse, qui édifie, qui fortifie et raffermit dans l’éloquence et la sagesse ancestrales. La gloire étant un attribut de l’esprit, et les âmes affranchies cultivent l’esprit et non la chair. Elles sauront te bénir tant que tu es parmi nous et que tu fais partie de notre peuple, comme elles ont béni Lwennas At Lewnis de son vivant même, dès qu’il s’était lui-même rebellé et en ayant stigmatisé l’ignorance et l’hypocrisie de son propre peuple.

Réponds alors à Lewnis et rassure-le que nos Amedyaz, même s’ils ne sont plus de ce monde, demeureraient vivants d’esprit et nous sont aussi chers que la pupille de nos yeux. Ils sont à nous Kabyles ce que les prophètes sont aux Hébreux qui, eux aussi accablés par la sujétion plurimillénaire, tombèrent maintes fois, fatalement dans l’insensé en tuant leurs propres prophètes. Alors, si nous disposons vraiment de notre esprit, éveillé et éclairé, nous sommes conscients de détenir entre nos mains la clé de notre liberté, notre propre destin de nation, raffermie dans l’union retrouvée, affranchie de la sujétion de l’Autre pour accomplir notre œuvre d’émancipation, nous rejetons résolument la fatalité, ce vestige du paganisme, qui attente à notre dignité humaine. Notre destin à nous Kabyles comme nation libre, dotée enfin d’un Etat souverain, demeure consubstantiel du respect et de l’égard voués à nos Amusnaw , à nos Amedyaz, quoi qu’ils veuillent versifier dans la Taqbaylit millénaire de nos mères et nos grand-mères. Le destin de notre mère patrie, la Kabylie, ne serait alors que ce que nous aurons décisivement choisi qu’il soit; nous n’en voudrons en définitive qu’à nous mêmes. Maudissons-nous, nous serons maudits parmi les nations éteintes; bénissons-nous, nous serons bénis parmi les nations éternelles de ce monde…

Par Dahmane At Ali, Ass wis sin n Yennayer 2963

Dipartimento Ingegneria Civile ed Industriale (DICI),

Università di Pisa ( Université de Pise )

 

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